SACHA

AOUT, 2017

l’Autre
portrait
grenoble

Paisible hurlement

Sacha gare son vélo et nous rejoint en terrasse d’un café place de Gorde.

une voix apaisée, berçante, nous amène rapidement vers les points précis d’une discussion réfléchie, durant laquelle yelle* nous guide vers de surprenantes réflexions projetantes. son diabolo ne bouge pas, et Sacha semble penser en même temps qu’yelle clame calmement son amour pour la planète et son dégout pour ce que l’homme en fait. le point final sonne en même temps que l’église annonce 18h, yelle pose sa casquette sur la table et ses cheveux se déploient. en forme de cascade noire parsemée de quelques nuances grises,
la photo s’enroule autour de cette masse imposante qui, quelques minutes plus tôt, demeurait discrètement concentrée au fond de la casquette de Sacha,

qui s’en va déjà.

Raconte nous

Depuis un certain temps, j’ai envie d’être le plus autonome possible vis à vis de la société marchande. Avec des ami.e.s on a le désir de créer un lieu autonome, autogéré. Ça implique d’apprendre à cultiver, à construire par nous mêmes, à vivre collectivement…

J’ai fait des études en sciences humaines, donc rien à voir à priori, mais j’y ai appris beaucoup de choses essentielles pour moi ; questionner les conditions de production de la vérité, avoir un recul critique sur comment se façonnent les savoirs, les discours… ça permet de porter un regard critique sur le monde, sur ce qu’on vit, sur certaines choses qu’on ne questionne pas forcément de manière intuitive…

Depuis tout petit j’ai des désirs d’autres choses, d’autres mondes… Les rencontres, les lectures, ça m’a permis de mieux dessiner tout ça, de projeter des désirs plus concrets, plus politiques aussi. A la fac, j’ai été influencé par des auteurs comme Deleuze ou Foucault par exemple. Mais aussi par Marx, Proudon etc. ce que je veux c’est pas faire un lieu pour m’extraire de la société, mais pour créer autre chose qui serait comme une réappropriation de nos conditions d’existences, à partir de laquelle on pourrait affirmer quelque chose de profond, de politique, de lutte et de joyeux. 

J’ai envie de lier des désirs politiques et des désirs spirituels.

J’aimerais créer un lien avec la vie qui nous entoure, y compris les autres. Il me parait important de réfléchir à notre relation à l’espace, aux autres, au temps, à nous même aussi. Nous étions un groupe d’ami.e.s à avoir les mêmes attentes et à avoir ce désir commun, et on a eu l’idée de créer un lieu ou on pourrait essayer de vivre comme on l’entend, c’est à dire un lieu ou on serait autonome et en autogestion. On voudrait montrer qu’il est possible de vivre un autre modèle d’organisation politique, de vivre ensemble sans la production capitaliste. C’est quelque chose que je trouve intéressant dans la théorie révolutionnaire, incarner ce qu’on souhaite voir éclore concrètement, dans nos vies matérielles, sociales, politiques et spirituelles.. C’est pas simplement théorique, c’est vraiment la rencontre avec ces personnes là qui a fait qu’à un moment donné tu passes d’un fantasme à un vrai désir. Pour moi, cette idée représente la jonction entre mon désir d’une autre politique et mes désirs plus intimes, spirituels.

Dans ce groupe, on s’organise pour acquérir les savoirs faire. On a pas envie de s’extraire de la société et vivre caché dans une petite ferme, on veut créer un espace qui soit politique, ouvert, accueillant et lier. On aimerait s’installer sur un terrain de 15 hectares pour être capable d’accueillir d’autres gens.

l’Autre

Selon moi, on perçoit d’abord l’Autre par sa différence, mais c’est en même temps par l’autre que l’on tente souvent de se définir. Sur l’alterité peuvent se poser des affects complètement opposés : amour, peur, jalousie, pitié, amitié, tendresse, joie… joyeux ou triste… Moi j’ai envie de poser de la douceur, de la compréhension, de la tendresse dans mes relations, c’est ce qui m’est le plus agréable.

En même temps je sais qu’on est arrive dans une société qui nous prééxiste, où il y a des oppressions instituées depuis des millénaires, qui sont presques épidermiques dans nos inconscients, il ne suffit pas de se dire attentionné pour pas reproduire soi-même des oppressions, y a tout un travail d’introspection de ses privilèges et de ce que peuvent subir les autres qui est nécessaire pour pas reproduire la violence qui se reproduit depuis des générations.

” On perçoit d’abord l’autre par sa différence  

Du coup, forcément y a des moments où tu dois choisir, où concrètement t’es face à des situations où y a des gens qui sont exploités et d’autres qui les exploitent, et laisser couler sa tendresse vers les uns, des fois c’est aussi lutter contre les autres. C’est pas quelque chose qui se pose comme un principe, mais comme une nécessité.

Que penses tu de

“L’amour de ma mère

ça me suffit pas

j’voudrais qu’elle aime

la terre entière”

Odezenne, souffle le vent

La communauté humaine est divisée de toutes parts à travers des institutions qu’on ne questionne même plus. Par exemple la famille c’est notre lieu refuge, enfin pas pour tout le monde, mais globalement, la valeur famille c’est : « soit proche des tiens, celleux auprès de qui tu trouveras un amour et donc une solidarité naturelle et inconditionnelle et que tu te dois de protéger envers et contre tout ». Cette catégorie c’est la première division, mais on s’en rend même plus compte. Je dis pas que c’est facile de s’en extraire et de dire : «  pour moi la famille ça signifie rien », mais pour moi la filiation familiale n’est pas par essence plus importante qu’une filiation amicale ou amoureuse. C’est une construction sociale, c’est une invention des êtres humains, qui d’ailleurs sert en large part à assouvir les femmes. C’est tellement ancien qu’on le prend aujourd’hui comme quelque chose d’indépassable et ça nous met dans la tête qu’il faut protéger ceux de notre sang des étrangers, des inconnus, des autres… Pourquoi les liens d’amours inconditionnels seraient réservés à ceux qui ont un peu de sang comme nous ?

Des liens, d’amours d’amitiés, peuvent se créer lorsqu’on peut se mettre à nu sans crainte et partager alors nos sensibilités intimes. Je crois que tout le monde a une sensibilité profonde, un besoin de douceur, de partager les choses sans force et sans virilité, sans égo. Certains l’expriment par des câlins et d’autres non, mais ça ne veut pas dire qu’yelles ne partagent pas de la douceur…

L’enregistrement se termine mais la discussion se poursuit. on se rend bientôt compte que Sasha en a encore sous la casquette, et que notre désir d’écoute va avec son envie d’en dévoiler plus. on branche alors de nouveau nos appareils et nos oreilles :

DEUXIEME ENREGISTREMENT

D’autres mondes

Je souhaite créer d’autres imaginaires, d’autres manières d’être au monde. Il y a plein de lieux comme les squats par exemple, où des choses se réinventent, éclosent, viennent perturber l’ordre établie. Et d’une manière générale on fait passer ces mouvements pour des lubies de groupes marginaux, irréfléchis, crasseux voire violents. On les oppose au monde courtois, poli, gentil, « qui se développe », qui trie ses poubelles… Pour moi c’est hyper important qu’au cœur des villes existent des alternatives au monde marchand et aseptisé qu’on nous propose. En côtoyant un peu ses personnes, on se rend compte que y a plein de bienveillance, de sensibilité et d’écoute, que la violence elle vient plus de la société qui n’accepte que les individus qui sont conformes aux intérêts des dominants. Et si tu regardes bien, tu vois que les gens qui s’organisent pour vivre sans argent, c’est pas les derniers à aider les plus démunis. Yelles sont là pour les sans pap’, les trans’, les exclus… C’est pas « on fait notre truc dans notre coin et basta », y a une solidarité active qui crée des ponts entre celleux qui sont les plus opprimés et celleux ceux qui veulent faire bouger les choses, et ça c’est super important de le cultiver.

C’est un peu toujours la même chose : il y a les personnes qui ont intérêt à préserver l’ordre établi,  ils essayent de décrédibiliser celleux qui font des vagues en faisant peur, mais y a toujours des ilots de résistances à ça, des endroits où on peut rencontrer les autres, et se réapproprier ensemble des rêves plus forts, parce que collectifs.

SACHA

experiences et impressions retranscrites avec amour

Je veux regarder l'Autre sur Instagram #voyeurisme