NAGOYA

OCTOBRE, 2017
l’Autre
jet d’instant
japon

Les nuages bavards

nous rejoignons Nagoya dans le brouhaha du hall de gare, colossal bâtiment avec ses deux tours protectrices de 250 mètres ; rien n’est plus haut aux alentours. le soleil entame sa descente sur l’une des villes les plus importantes du pays. il est l’heure pour les milliers de salary-mens de rentrer chez eux et, bien qu’ils soient dirigés par un mouvement hâtif et froid en direction de leur foyer, aucun ne se bouscule. quant à nous, touristes au milieu d’une animation trés bientôt en ébullition, on se faufile tant bien que mal, gauchement parfois, à travers les rares fissures d’airs qui nous mènent vers le ciel d’un Nagoya espéré. l’espace rétréci encore davantage tandis que dans le sillon de cet amincissement, le bruit de leur soulier contre le sol se fait de plus en plus fort, ne trouvant une réponse sonore que parmi les quais sujets aux départs de train, à l’heure, évidemment (la ponctualité y est impressionnante : les retards cumulés de tous les Shinkansen sont estimés à 30 secondes sur l’année).

Nagoya, découverte du Japon

Double parfum

le contrôle du mouvement ne permet cependant pas de masquer une tension qui monte et laisse apparaître, au creux des visages fermés et silencieux, les yeux tantôt rouges et brillants, tantôt accessoirisés par de grandes poches ridées ; signes et témoignages d’une abyssale fatigue pour les travailleurs contribuant à faire de Nagoya un exemple de réussite industrielle. dés lors, la perfection des rouages de l’horlogerie japonaise exhale un double parfum : les effluves du professionnalisme et de l’investissement font briller son écorce, tandis que s’y mêle l’ombre d’un épuisement général. les mallettes sont comme de lourdes prothèses de cuir, au bout des bras harassés malgré la posture noble que continue de tenir l’homme, viril et fier, mais dont le masque s’ébrèche aussitôt la porte du wagon franchis : il s’endort, s’écroule, souffle – enfin.

” Les mallettes sont comme de lourdes prothèses de cuir 

derrière cette notion essentielle de travail, il y a un prestige dont les fondements sont apparus, entre autres, dans le passé d’une terre japonaise en compétition avec l’occident. une tendance massive et complexe qui continuera d’orienter la société tout au long de l’histoire dans un jeu de fantasme, de contraire, de recherche et de combat. le discours de capitulation de l’empereur Hirohito, quelques jours après l’explosion des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, constitue un exemple des plus éloquent lorsqu’il déclare :

” Nous avons résolu d’ouvrir la voie à une ère de paix grandiose pour toutes les générations à venir en endurant ce qu’on ne saurait endurer et en supportant l’insupportable “

aujourd’hui encore, le sens du sacrifice pour le travail, l’entreprise, et la nation continue d’établir un socle solide pour la culture japonaise car, même si l’eau coule sans cesse pour faire de l’histoire un vague souvenir, elle ne change pas si facilement les habitudes, les règles de société, les coutumes créées. ainsi, l’entreprise occupe une place centrale dans les emplois du temps japonais, au détriment parfois d’un épanouissement plus divers.

de notre coté, nous rejoignons la rue, une autre fourmilière en pleine agitation. nos pas avancent à tâtons à travers les lumières de Nagoya, nous ne lâchons pas des yeux un plan, enregistré ce matin sur notre téléphone en guise de béquille pour notre médiocre sens d’orientation. en nous extirpant des alentours dynamiques de la gare, on lève les yeux pour remarquer, au-dessus des lignes de buildings, la nuit qui nous menace déjà. on se regarde en accélérant notre allure, espérant mettre la main rapidement sur notre chambre… en vain ! une heure de marche s’écoule. nous voici épuisés, les épaules abattues par ces sacs de plus en plus lourds, cisaillant notre peau jusqu’à se mélanger. les puissants sacs à dos quotidiens font partie de nous mais, contrairement aux Japonais à mallettes, nous ne parvenons à maintenir aucune forme de noblesse : nos postures avachies sont justes bonnes à se trainer jusqu’au prochain carrefour.

 

” Nagoya aura faire à faire pour récupérer nos âmes 

le corps à bout de souffle, nos nerfs éclatent. la chance habituelle semble lointaine, si bien que nous avançons désormais dans une presque solitude. la ville ne veut pas de nous, on ne parvient à lui arracher aucune miette d’indication. cent mètres séparent nos deux paires de chaussures usées, énervées, transpirantes de lassitude. Nagoya aura fort à faire pour récupérer nos âmes.

entourés maintenant d’une obscurité éclatante, nos yeux continuent d’alterner entre le plan sur notre téléphone et la ville quand, dans un coup d’oeil au hasard de l’autre coté de la rue, Clara remarque une façade grise. on exulte malgré la fatigue, c’est enfin celui de notre chambre. après avoir franchi la porte, on s’écroule sans broncher dans un lit qui nous attend depuis une heure. la seconde suivante n’aura pas le temps de sonner que nous dormons déjà d’un sommeil profond et silencieux, sans doute encore tourmentés. Le quotidien en mouvement commence à se faire sentir, nous souffrons de son poids dans chacun de nos gestes. il va nous falloir nous y faire.

Nagoya, découverte du Japon

Sensation grisante de bitume

le lendemain, on profite du jour qui s’installe par la grande et unique fenêtre pour découvrir notre chambre. un lit deux places et un clic-clac déplié sur lesquels dorment des dizaines de peluches au visage de manga populaire. en guise de table, un plateau en bois d’ordinaire destiné à l’ordinateur est déposé sur la couverture. il y a, entre la grande surface de matelas et les murs, à peine plus de deux centimètres. l’espace de cinq tatamis et demi est rempli à ras bord, rien n’est laissé au vide. pour accéder au balcon ce soir, il nous faudra rouler, ramper, enjamber une nouvelle fois cette accumulation de matelas jusqu’à atteindre l’ouverture d’une fenêtre, avec comme récompense la joie d’une vue splendide sur les buildings de Nagoya.

on enfile nos chaussures pour nous mettre en route, à la rencontre d’une ville aujourd’hui relativement calme ; c’est dimanche, la porte de la plupart des boutiques est close. Si les habitants sont plutôt nombreux à profiter de la journée pour flâner en famille, nous ne croisons en revanche que peu d’étrangers. Nagoya semble en effet détaché du tourisme et pour cause, si elle était auparavant couverte de temple et de bois, elle a été complètement détruite durant la seconde guerre mondiale, puis reconstruite autour d’un modèle urbain de modernité et de dynamisme industrielle. les espaces bétonnés sont grands, on tombe une fois seulement sur une maisonnette et une seconde fois sur un temple. sinon, tout n’est que trottoirs, ponts, centres commerciaux comme des villages. par ailleurs et en dépit de la tranquillité de la journée, une circulation de plus en plus dense s’installe entre les immenses immeubles, brillants et probablement les plus modernes que nous ayons vus jusqu’ici. un environnement neuf dont l’attrait culturel et en conséquence touristique se trouve forcément diminué en comparaison au mélange d’un Kyoto encore présent dans nos souvenirs.

Nagoya, découverte du Japon

Il nous faudra attendre le lendemain pour voir l’ombre du quartier Sakae engloutir le reste de la ville. ses milliers de fenêtres forment la bouche affamée de son centre, avec à son apogée le complexe d’Oasis 21 qui regroupe des commerces et des restaurants sous une architecture ultra moderne et originale. un lieu parfait pour les longues journées shoppings que nous ne ferons pas, mais dont des milliers de silhouettes se délectent du matin jusqu’à tard le soir.

vers le nord-ouest, par dessus les boutiques alignées, on voit les grands axes routiers qui font ici office de paysage montagneux. du coté sud, notre regard tombe sur le fleuve Nagara et ses ponts décorés. au-delà il y a l’hôtel Hilton ; fin comme un disque dur, sa façade blanche comme les nuages haut dans le ciel. à droite sur le bord du fleuve, une maison décrépie semble être abandonnée. ses volets pendent en lambeaux, la couleur des tôles de ses murs est altérée par la rouille. les images se suivent, on retrouve trop de ce qu’on connait, c’est à dire du building, du luxe et des boutiques de fringues. le soleil est encore bien haut dans le ciel quand, en fin d’après midi, nous marchons pour la première fois depuis notre arrivée sur quelques déchets et mégots. les nuages abandonnent dés lors un peu de leur blanc.

Nagoya, découverte du Japon

Apoésie songeuse

les bâtiments passent d’un gris à l’autre, si bien que nous remarquons aisément une façade pleine de lumière malgré une fin d’après midi encore claire ; un éclairage rose vient attirer notre oeil curieux et étonné de tomber, à de multiples reprises ensuite, sur des écriteaux suggérants sans détour une invitation charnelle : bars, restaurants, boites de nuits, salons de massage ou autres « soapland » occupent une place de choix. ces activités dites du « commerce de l’eau » (mizu shôbai) (Rémi Scoccimarro), souvent aux mains des mafias, se décomposent en diverses activités de service à la personne, bien que la prostitution soit interdite depuis 1958. il ne nous faudra pourtant pas plus de 10 minutes pour apercevoir des dizaines d’affiches sur les murs de ces ruelles porteuses de sens. l’accueil par des visages juvéniles, souriant en tenant des poses explicites, ne laisse guère de place aux doutes : nous n’avons aucun mal à imaginer que l’industrie automobile n’est pas le seul domaine dynamique de la ville. en rentrant, nous achèterons un plat prêt à consommer au FamilyMart pour diner dans notre chambre. riz et omelette réchauffée dans l’assiette, les nuages sont désormais noirs obscurs. il y a de l’orage dans l’air.

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