NAGOYA

OCTOBRE, 2017
l’Autre jet d’instant japon

L’éphémère et le typhon LAN

Quelque part, une étrange particule de poussière se soulève, s’agite, forme un tourbillon. nous ne le savons pas encore, mais depuis quelques jours les sons de la ville se mêlent à ceux des médias, animés par la naissance soudaine d’un typhon qui s’approche au large de l’océan pacifique et se dirige vers les terres japonaises.

” La ville n’est plus qu’un désert ”

vers 15 heures éclate l’orage qui menaçait. des bassines d’eau tombent du ciel et enveloppent la ville aux lumières rougeoyantes, habillant l’atmosphère d’un voile agité pour ne devenir bientôt qu’un immense fracas contre les toits, les murs et le sol de Nagoya. un vent impressionnant de densité rejoint bientôt la danse. il fait trembler les objets et une nature qui, par le relai d’un éclair soudain, gronde de colère contre le gris de ces bâtiments ancrés dans le bitume.

on observe le paysage se transformer de la fenêtre solide de notre chambre, fascinés devant une pluie dont le tapage ne semble pas vouloir diminuer. devant nous, toute la ville n’est plus qu’un désert au sein duquel tourbillonne une tempête effrayante. entre deux cris, une notification discrète s’affiche sur notre téléphone : Facebook nous demande si, oui ou non, nous nous trouvons en sécurité, et nous informe de la proximité d’un typhon, armé de vents mesurés à plus de 200 kilomètre par heure.

Carcasses de chaussures ayant survécues à la pluie

Clapotis de l’eau, éclat de la nature

ce n’est qu’à la tombée du jour que nous décidons de traverser la route pour rejoindre deux cents mètres plus loin le restaurant de la petite vieille. c’est notre dernier soir à Nagoya, le désir de profiter de sa compagnie atypique nous donne suffisamment de motivation pour sortir affronter le ciel en colère. sitôt sortis de la chambre, le vent nous frappe le corps. il fait de grands bonds sur la ville, hurle, siffle, s’introduit par chaque fente de nos vestes. rien ne peut nous en préserver. enfin arrivés à destination, c’est la porte close de notre refuge qui nous accueille en même temps qu’elle assoie notre déception. comme nous aurions du nous y attendre, les rideaux du restaurant ne cachent ce soir nulle lumière, la petite vieille profite surement d’un thé chaud en attendant la fin de la tempête. la musique de nos espoirs s’éteint brusquement quand nos regards se croisent pour traduire une pensée commune : au point ou l’on se trouve, autant avancer un peu en priant pour croiser rapidement un endroit susceptible de nous accueillir.

” Il n’y a rien à faire que d’avancer “

on entame alors une marche contre un vent et une pluie atroce. notre capuche déjà dégoulinante remontée au plus haut pour protéger en vain notre peau, il n’y a rien à faire que d’avancer. nos vêtements ruisselants se serrent contre nos corps, tandis que la foudre s’abat à droite et à gauche comme les rafales à deux doigts de faire basculer le monde. on distingue parfois le noir d’un parapluie s’activer pour rejoindre l’embrasure d’une porte ; deux mains le tiennent fermement afin de lutter contre le déchainement de la nature. toute la ville est sous la pluie, mais le paysage gris, que l’on a parcouru durant des heures les jours précédents, s’étoffe d’une atmosphère toute particulière, comme abandonné, grâce au silence et au vide que le tumulte se charge de créer.

dans la nuit en apparence profonde, on entrevoit vaguement la masse informe d’une façade lumineuse. surpris mais rassuré : un abri nous attend. entièrement trempés quand nous arrivons avec nos vestes transformées en chiffons dont on se débarrasse. nous venons, pour reprendre l’expression de Louis Bastide, d’être typhonnés.

Quelques lueurs apparaissent par ci, par là, au milieu du déchainement de la nature 

Cap sur la saveur d’un bol de Ramen

Le restaurant se trouve être un fast-food japonais, une salle sans charme ou de grandes tables sont accompagnées de tablettes tactiles, mais là, au moins, le vent ne nous atteint plus. la joie procurée par un bol de Ramen chaud se multiplie par mille lorsqu’il suit le lynchage naturel de la pluie. on savoure la soirée, singulière comme nous les aimons.

un membre du personnel, trés surpris de tomber sur des clients, qui plus est des étrangers, prend le temps de nous indiquer les risques liés à cette catastrophe naturelle dont nous n’avons aucune forme d’expérience. avec une grande exaltation et comme fier de lui, il nous explique qu’il vaut mieux rester chez soi, attendre que ça ce calme, parce que le vent est dangereux et causera dans la nuit de sérieux dégâts. après avoir répété trois fois ses consignes, un sourire vient tout de même s’ancrer sur ses lèvres tandis qu’il s’incline et gesticule. il semble inquiet, mais il déborde de vie, c’est un trait de caractère trés visible au japon : la légèreté domine bien souvent l’anxiété.

il est vrai que les terres nippones sont spécialement sujettes aux typhons et aux séismes, leur proximité avec la mer de toute part et l’étroitesse de son territoire explique en partie cela. en effet, le peuple japonais peut se vanter d’une malheureuse multitude d’expériences avec les catastrophes, d’ordre naturel ou humaines d’ailleurs : sa terre fut à de multiples reprises totalement détruite, ensevelie, noyée, empoisonnée. les catastrophes font partie de la vie des japonais, pour qui la conscience du caractère éphémère de toute chose entraine une réponse tranquille ; même si le château de carte s’écroule, il ne suffira que de le reconstruire une fois l’orage passé (notion de l’impermanence développé par Augustin Berque). les japonais ne se lancent en conséquence nullement dans de futiles paniques lorsque approche un peu de vent, ils sont plutôt empreints d’une légèreté dépassant de loin leur seul rapport aux drames, bien qu’elle y trouve sans doute sa source. pour aller encore plus loin, il parait surgir de l’expérience de ces événements un rapports à la mort et à la vie particulier, fugace comme le sourire du serveur pendant qu’il nous avertit trois fois des dangers possibles, puis qu’il fait preuve d’un sérieux d’école aussitôt le travail en cuisine repris.

” Les catastrophes font partie de la vie des japonais “

Clap de fin d’une promenade humide

sur le chemin du retour, la pluie continue de faire vibrer le sol mais les rafales semblent terminées. on tremblera cette nuit lorsque de nouveaux tumultes nous feront mentir. devant les rideaux toujours fermés du restaurant de la petite vieille, sa délicate façade se détache de l’environnement gris, nous envoute néanmoins une nouvelle et ultime fois. malgré le vent, malgré le typhon, malgré le bitume et la grandeur de la ville, sa demeure résiste et ne tremble pas, stable et calme, comme si chaque forme de violence trouvait dans les rideaux au devant de sa porte une barrière infranchissable. Face à elle, on se met à ressentir le sentier de nos sens papillonner par à-coups, de la fine poussière de son qui s’échappe de cette vieille dame jusqu’au bruit d’un vent vainement bagarreur, le paysage nous touche de son vide bien davantage qu’il ne l’avait fait la veille lorsque chaque rue regorgeait de monde. on ralentit alors le pas, malgré la pluie, pour savourer cette seconde de satisfaction. demain, le ciel sera plus clair, l’air léger, d’un bord à l’autre de la ville s’étalera une sérénité tranquille.

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