NAGOYA

OCTOBRE, 2017
l’Autre
jet d’instant
japon

Refuge au creux d’une ride

Ciel d’un gris maussade. les feuilles des arbres, jaunies par l’approche de l’hiver, sont agitées par un vent à la fois tiède et frais. le paysage de la ville nous apparait sous un voile terne, dont les gouttes de pluies ricochent sur la vitre de notre chambre en formant de violents jets de son. seule une lumière argentée s’engouffre par la fine embrasure entre les rideaux, que l’on écarte ; une nouvelle journée nous tend déjà les bras.

notre sensibilité partagée entre nos pieds et nos yeux se fond dans un paysage urbain où chaque ligne, chaque angle, chaque lumière, chaque couleur, chaque vide trouve sa place en rapport à celle d’à coté. l’abondance des apparitions donne à la découverte du pays le visage d’une expérience et, à travers elle, notre imagination s’anime en pensant aux créations en devenir. une minute au creuset de ce monde, milles images nous viennent en tête, percutent nos regards. Nagoya nous offre ces réflexions, le temps humide permettant quelques heures de liberté durant lesquelles nous errons dans l’immense flot de souvenirs qui se contorsionnent, tant bien que mal, pour pouvoir rentrer dans nos petites têtes usées.

” La face usée de Baba la voyante ”

l’axe routier en pleine effervescence agite le paysage sonore de son fracas quand nous prenons imper’ et parapluie pour mettre un premier pied dehors. tout est trempé, un ciel à la Turner, sans soleil, ou l’on marche avec l’odeur du goudron humide. presque immédiatement le long du trottoir, nous apercevons entre deux monstrueux buildings une lueur rouge émanant d’une lanterne incrustée dans le gris. on franchit la porte coulissante puis on prend place sur un tabouret autour du comptoir. un intérieur vétuste accueille nos corps, tandis qu’une plaque chauffante nous indique la spécialité de la maison (sans doute nos amours de Okonomiyaki ! plein d’espoir). l’espace semble commun, mais il y a dans l’air un je ne sais quoi suffisant pour nous faire comprendre que la particularité de ce boui-boui repose sur autre chose que sur ses murs ; l’aura d’une âme singulière enveloppe l’atmosphère : un dos courbé, un regard perçant, les rides de dix vies, des doigts en forme de radis japonais enflés, et , il s’agit là de l’essentiel, la personnalité d’une dame âgée modèle même de la sagesse nippone. un ou deux grognements s’échappent même de derrière les rides tandis qu’elle s’approche d’un pas mesuré afin de scruter l’air perplexe et interrogateur de nos silhouettes. de plus prés, son visage blanc nacré ressemble à la face usée de Baba la voyante ( Dragon ball ) et exprime le calme avec générosité, mais, en revanche, ses yeux sont vifs et jeunes, avec ce défi qu’on remarque habituellement chez les presque adultes. chaque détail présente une particularité. elle frotte ses mains dans son tablier plus si blanc, pour ensuite ouvrir la bouche dans notre direction, articulant cette fois de vaines paroles. la petite vieille, puisque c’est comme cela que nous la nommerons désormais affectueusement, sera la fleur, poussée sur le terreau de l’urbanité, de notre Nagoya.

La petite vieille, sobre et élégante

L’étrange langage de l’étranger

Comme si cela allait de soi, elle s’adresse dans un japonais froid et direct, demeure ensuite en attente devant nos mines déconfites ; elle ne semble pas admettre notre ignorance de la langue locale. son regard las se repose un instant. nous ne sommes à ses yeux que des Gaijins, des étrangers sans sens, « un animal radicalement différent » dira Nicolas Bouvier. ainsi et dans le même sens, nous n’obtenons que le silence à nos tentatives d’échange en anglais, uniquement coupé par le souffle d’un grognement bougon. il sera en conséquence question de communiquer autrement : par des gestes, par des tentatives vaines de mime. à l’opposé de nos gesticulations, elle se tient vouté par l’âge mais fière, lançant quelques mots par ci par là dans une langue qui ne ressemble à aucune autre, et nous mime elle aussi, mais il n’est ici nullement question de nos gestes grossiers, les siens sont fin, sans histoire, subtilement discrets et surtout, ils parviennent à l’essentiel en devenant dans leur justesse des communicants parfaits. son corps tout entier se mue en dialogue, lent, mais touchant à chaque fois sensiblement sa cible. nous écoutons ses gestes, nous comprenons.

” Le gestuaire japonais est comme l’enveloppe esthétique de l’efficacité “
Roland Barthes

à coté de nous se tient un autre client. plus avenant que la petite vieille il tente désespérément de débuter une conversation :

— erhdbdxhdh ( c’est un peu prés ce que nous comprenons )

bien que trés vite conscient de notre incompréhension, il multiplie les tentatives en croisant et décroisant les jambes, comme gêner de ne pouvoir faire plus pour nous aider. entre deux gorgées d’une bière bientôt vide, il reçoit les reproches de la petite vieille qui le réprimande alors que, déjà saoul, il rétorque timidement et sans conviction, accompagnant cependant chacune de ses paroles d’un rire volontairement bruyant.

on distingue enfin une phrase dans l’obscurité de l’incompris, alors qu’il est sur le départ et qu’il nous clame un « à demain » par une approximation dans laquelle nous reconnaissons le « tomorrow » du japanglais. sa bonne humeur expressive se tournant ensuite vers la petite vieille, dont les quelques mots restent encore en suspens quand il franchit le rideau de l’entrée pour rejoindre la ville. La présence de l’un et de l’autre adopte le rôle d’une compagnie simple pour ces ces deux âmes singulières que l’on a bien du mal à imaginer dans le tumulte d’une ville dynamique comme Nagoya.

Refuge découvert entre les buildings de Nagoya

Au premier rang du spectacle

seul face à la petite vieille, on lui offre toute notre confiance sur le reste de notre soirée. elle vient de déposer deux Asahi devant nos nez assoiffés, tout peut arriver que nous n’en souffrirons pas tant que ça. d’autant que le temps n’a pas le loisir de s’écouler que déjà, nos yeux se régalent de la suite des événements : la préparation d’abord, ou la petite vieille va saisir aliment par aliment dans le fond de son frigo blanc et sale, les découpe avec précision sur sa planche minuscule fait d’un bois imprégné des cicatrices de son usage ancien, les dépose avec soin au fond de sa casserole rouillée. ses gestes au ralenti ajoutent un peu d’aura au théâtre dont nous sommes les spectateurs tandis que, par moment, elle jette un coup d’oeil dans notre direction. nos regards bavards se croisent, on lui chuchote alors avec politesse notre satisfaction.

la préparation terminée, elle jette le repas sur les plaques chauffantes sur notre table, dépose la sauce soja et la mayonnaise japonaise sur le bord, les spatules sont déjà là. puis elle s’assoie, enfin, visiblement satisfaite et harassée. on la remercie chaleureusement en tentant au mieux dont nous sommes capable d’être aussi sages qu’elle, ne dissimulant cependant pas nos yeux qui brillent allègrement. elle s’assoie en face de la télévision allumée sur une émission de variété, pour ne bouger que quelques minutes plus tard afin de nous servir une nouvelle bière. son regard bougeant et parlant bien davantage que n’importe quelle bouche avide de bavardage, le calme relatif qui embaume la pièce est plaisant par sa légèreté, reposant même par le refuge qu’il confère.

les okonomiyaki de ce soir resteront les meilleurs que nous aurons le loisir de dévorer durant notre séjour au Japon. on ne manquera pas de lui signifier en inclinant nos courbettes durant un long moment, conscients dans nos esprits qu’il s’agit là d’une soirée riche comme nous les recherchons. un regard à peine, puis elle retourne à son émission, comme si rien ne s’était passé, comme si nous n’étions qu’un coup de vent venu agiter, le temps d’un repas singulier, les rideaux de son restaurant qu’elle manie comme marin en mer. ils retrouveront trés vites leur calme derrière notre passage, ne laissant qu’un jet de lumière parvenir jusqu’à la rue, d’ou la devanture au milieu du gigantesque Nagoya prendra subitement la forme d’un grain délicat, entre deux mondes dont le mélange produit une impression étrange et surprenante d’harmonie.

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