MATHILDE

SEPTEMBRE, 2017

l’Autre
portrait
grenoble

Entre deux mordillements de lèvres

Le visage de Mathilde nous accueille, un sourire expressif et les mains posées sur un premier verre de vin. il nous est inhabituel d’arriver en second mais nous sommes juste à l’heure ce soir, alors que Mathilde à quelques minutes d’avance. deux belles cernes ont pris place sous ses yeux pourtant bien ouverts. on s’assoit rapidement, et c’est sur un ton décomplexé et amical que l’on commence la conversation.

entre deux mordillements de lèvres, Mathilde se livre et semble se délivrer -un peu- d’un poids ; dans le rôle de son être et de ses pensées elle nous parle d’elle, et surtout de sa vision du monde. soucieuse de bien choisir ses mots pour parler de notions chères à ses yeux, ses paroles naissent lentement mais vont à l’essentiel – d’une ligne droite. elle parle de son corps, de ses pensées, et même lorsque le ton se veut plus grave ou plus sombre son sourire reste bien ancré sur son visage, gardant sa place, comme un étendard utopique qui nous dit, à nous qui ne sommes que des observateurs en oreilles

– C’est peut être bateau mais je pense que c’est important l’amour universel. Mais il y a du boulot non ?

Raconte nous

Je suis passionnée par le théâtre, j’ai l’impression de vivre dedans depuis toujours. Pendant mes années lycée, je bossais bénévolement avec une troupe et par la suite j’ai voulu faire des études dans ce domaine : j’ai choisi de rentrer à la fac en art du spectacle. C’est une formation intéressante pour l’histoire et la culture du théâtre, mais il me manquait la pratique pour m’épanouir vraiment. J’ai alors décidé d’arrêter après ma deuxième année.est ce que les visages neutres controlés en permanence signifient l’absence d’émotion ? peut-on parler d’ « automates » réglés et organisés autour des règles strictes de la société ?

Pour moi le théâtre c’est être sur les planches et j’étais trop sur le côté – sur les  planches des bancs de la fac – et donc pas sur les bonnes planches. Je ne savais pas trop quoi faire, et comme je ne voulais pas continuer d’être dépendante de mes parents sans faire d’étude, il a fallu que je trouve un travail. J’ai atterri dans la restauration il y a deux ans et après plusieurs restaurants je travaille  désormais à Pain & cie. J’adore le contact avec les gens et le métier de serveuse m’a toujours plus, mais il me plait encore d’avantage ici car j’ai rencontré beaucoup de gens à l’écoute et qui ne me voient pas seulement comme une serveuse. Ils voient au delà de ça.

Ta perception du théatre

Je suis souvent en train de cogiter, de penser à plein de choses, et le théâtre est un truc qui me libère. Quand je suis sur scène je ne pense plus à rien, je n’ai pas de filtre. On peut me donner n’importe quel rôle et je prends plaisir à le faire, à m’intéresser aux textes et à la pièce. Certains exercices au niveau du corps sont hyper libérateurs, ils permettent d’enlever toute pudeur qu’on peut avoir face aux autres.

Même si je peux paraitre plutôt à l’aise, je pense qu’on est forcément un peu pudique face à quelqu’un qu’on ne connait pas. Par exemple au premier cours de théâtre, on ne se connait pas les uns les autres et on nous demande de faire des exercices un peu loufoques avec notre corps. Alors on se dit “on va passer pour des cons” mais on oublie vite cette pensée. C’est ce que j’adore dans le théâtre, il n’y a aucun jugement, tu fais tout ce que tu veux et les autres ne vont pas te regarder bizarrement.

l’Autre

C’est pas évident de parler de l’autre. Je ne suis pas effrayée à l’idée d’aller voir les gens, pour moi l’autre c’est tout le monde et ça peut être n’importe qui. Et en même temps c’est chacun : sa personne, son identité, son authenticité. Je pense que tout le monde est authentique. C’est tout le monde et chacun individuellement : c’est important d’avoir une forme unité, mais chacun avec ses différences.

” Je pense que tout le monde est authentique  

le regard de l’autre

Je pense qu’on apporte toujours un peu d’importance à ce que peuvent penser les autres, Ça serait mentir de dire le contraire. Je me fous un peu du regard des personnes que je ne connais pas, mais les personnes que j’aime et que j’estime, j’ai envie qu’ils gardent plaisir à me regarder, qu’ils soient bienveillants vis à vis de moi.

La bienveillance est une notion importante entre les gens, j’essaye toujours de l’être.

L’insomnie

Depuis gamine j’ai toujours eu le sommeil très léger. Il y a ensuite des événements qui ont provoqué plus de difficultés pour dormir, plus d’agitations dans mon sommeil. Comme je cogite, j’intériorise beaucoup de choses et refais mes journées et mes expériences dans ma tête. Forcément, ça ne m’aide pas à m’endormir. Avec les années, les difficultés pour dormir se sont accentuées. Adolescente j’ai vécu un événement qui m’a perturbée et après ça, je ne dormais plus. C’est un des facteurs qui a déclenché plus de difficultés pour dormir. Au niveau de mon corps, j’arrive à tenir mais parfois c’est hyper dur. Mon corps est tendu, crispé, pas reposé, et c’est donc dur au niveau psychique autant qu’un niveau physique.

On dit souvent que le sommeil est réparateur, mais moi je ne répare rien du tout.

Je fais en sorte que cette fatigue n’influe pas sur mon rapport aux autres, car ils n’ont pas à subir mon état. Le fait que je ne dorme pas est vraiment propre à moi, ça ne change pas ma vie au quotidien.

Que penses tu de

“Moi j’représente pour tous ceux qui prient un dieu d’amour
Celui qui fait qu’on s’aime dans les cages en bas des tours
J’représente pour tous ceux qui prient un dieu d’amour
Celui qui fait qu’on s’aime dans le monde et les alentours”
Dooz Kawa, Dieu d’amour

La notion de dieu ne m’est pas familière car je suis athée, je ne suis pas très à l’aise avec. Les paroles sont intenses dans le sens ou, pour moi, ça oriente vers une sorte de rassemblement autour de l’amour qui est une notion hyper forte.

L’amour universel est important selon moi.

Je trouve qu’il y a des trucs trop cons, des conflits qui n’ont pas forcément lieu d’être. Je suis clairement opposée à toute violence. C’est peut être bateau mais je pense que c’est important l’amour universel. Mais il y a du boulot ?

un conseil culturel pour le monde

Tout le monde n’est pas ouvert  de la même manière à la culture, donc un seul conseil culturel c’est difficile.

J’ai été marqué par le musée Dali à Figueras, car je trouve que peu importe la personne et son rapport à la culture, il met tout le monde d’accord. Même si tu n’y connais rien à la peinture ou que tu n’aimes pas forcément les musées, tu vas être touché.

En théâtre, ce ne sont pas des pièces en particulier mais plutôt des mises en scènes qui m’ont marquée. J’aime les mises en scène très spéciales ; “Psychose” de Sarah Kane, en livre autant qu’en pièce de théâtre, m’a beaucoup touchée. C’est l’histoire d’une femme seule qui est internée et qui délivre toutes ses pensées. Lorsque j’ai essayé de le jouer sur scène, c’était tellement fort que j’en ai pleuré… C’est la première fois que je ressentais autant d’émotion au théâtre.

MATHILDE

La discussion se poursuit et Mathilde décide de se confier un peu plus : longtemps, elle a porté seul le poids d’un viol vécu à 14 ans, entraînant une distance et des difficultés à accepter son corps et celui des autres. lorsqu’elle cogite avant que vienne le sommeil, ses pensées s’entrechoquent et restent lourdes de cet événement qu’elle décide de n’évoquer que plus tard avec nous. sa voix se fait alors plus claire, plus sûre, et elle nous quitte avec le même visage qui nous accueillait une heure plus tôt :  les quelques ombres de fatigue sont aussitôt dépassées par un sourire permanent, et une bienveillance large et communicative.

experiences et impressions retranscrites avec amour

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