KYOTO

OCTOBRE, 2017

l’Autre
jet d’instant
japon

Machine à bonheur

c’est en multipliant les échappées que nous faisons les plus belles rencontres avec la culture japonaise. en dehors des circuits traditionnels, une randonnée des rues nous attend, on le sait et nous sommes préparés : du balcon de notre chambre, Kyoto s’endort paisiblement et nous chuchote déjà de belles promesses. le voyage du lendemain sera une errance aiguillée par un unique but : s’imprégner du monde et de l’atmosphère qui nous entoure, parvenir à sentir l’ambiance, la saisir, flâner autour d’elle et regarder attentivement pour, enfin, tenter de la recracher sur la feuille blanche. ces jours là, nos va-et-viens passent hâtivement devant les monuments, bifurquent à droite ou à gauche, se laissent un instant portés par le spectacle de la diversité, influencés par le seul souci de vivre par impression. c’est cela oui, bien au-delà des monuments, nous aimerions nous concentrer sur un naïf mais sincère flux d’impression.

l’oeil agité par la liberté, notre parcours  se confronte vite à une complexité d’être autant qu’à une profonde complexité des comportements. un questionnement éthique et culturel nous prendra la gorge, l’intention, et obsédera nos pensées de longues heures, pour alimenter par la suite de très longues soirées ou les idées naitront pendant que les bières se décapsuleront.

dans un entretien, Michaël Ferrier écrit à propos du Japon « Je ne crois pas qu’insulaire signifie obligatoirement fermé. “Insulaire” signifie aussi être ouvert à tous les vents ».
pas un instant ne se passe sans que ses mots, bien plus beaux et évocateurs que les centaines qui naissent sous mon stylo, ne s’entremêlent à mes pensées, à mes pas aussi qui traversent la ville. jamais réellement seul, ils (mes pas) sont toujours accompagnés par des livres qui baignent l’esprit, et aident à peindre un peu plus précisément ce que je vis.

Parc impérial de Kyoto, découverte du Japon

Photographie de  L’Autre

( bien ) vivre ensemble

on bavarde un matin dans les rues de Kyoto, nos corps se détendent et l’on se sent en sécurité, pratiquement seul. il nous faut le recul que permet un passage piéton pour  constater les milliers de personnes autour de nous, semblables et transpirants. ou étaient elles passées durant ce moment ou, si proche et si loin à la fois, nous ne nous rendions pas compte de leur présence … discrète.

une marche, une multitude de regards. le combo est fécond :
à la lumière de la ville s’ajoutent bientôt celle des gilets. casquettes sur la tête, souvent un imper’ sur le dos pour prévenir de la pluie qui tombera aujourd’hui encore. la circulation s’organise autour de ces corps qui suent malgré le froid. qui sont ils ? simplement des hommes et des femmes, oeuvrant dans le silence pour que voisin, ami, ennemi et inconnu continuent leur promenade, quel que soit l’heure, dans l’air serein de Kyoto. aussi présent dans les grands axes en plus des feux de signalisations, que dans les petites rues sombres, jusqu’à tard dans  l’obscurité de la nuit, on peut distinguer les gilets lumineux de ces employés qui clignotent et s’agitent poliment pour signaler l’avancée ou l’arrêt des véhicules et des piétons. un signe bref de la main pour indiquer l’arrêt, puis s’accompagne toujours l’inclinaison de la tête et du haut du buste.

ce pain quotidien, un exemple parmi d’autre, nous amène à penser que cette ensemble organise la ville, et si l’on ne peut vraiment savoir ce qui oriente les vies pour être si bien huilées, il en découle un sentiment agréable de bien vivre ensemble.

” Je ne crois pas qu’insulaire signifie obligatoirement fermé. “Insulaire” signifie aussi être ouvert à tous les vents ”
Michaël Ferrier

le japon roucoule dans la naissance d’un mouvement

une langue nous sépare et pourtant on se met à percevoir, jour après jour, de plus en plus de gestes portant le rôle de communication. pour remplacer en partie le geste actif de la langue vers la parole, il se construit un nombre impressionnant de manières présentes dans la vie quotidienne au même titre que les mots. alors qu’au contraire, il est plutôt rare de voir des signes ou des gestes démonstratifs se manifester – personne ne gesticule, les bras et les jambes sont dans la continuité du buste, les visages restent d’ordinaire neutre -, le salut évoqué juste un peu plus tôt fait partie des mouvements qui endossent le costume de mot, de parole, de communiquant. il semble même essentiel tant il dénote un ensemble de notions ancrées, que l’on parvient à remarquer lors de nos promenades anodines :
chaque jour nous entrons dans une épicerie ouverte 24h/24,
chaque jour ces inclinaisons profondes nous accueillent et mobilisent le corps tout entier. comme un symbole, la chair se muscle et porte à bout de bras-mouvement la marque d’un respect pour autrui, cérémonial et marqué. elle se met à parler à la place des bouches que l’on ne comprend pas, parvenant aisément et sans fioriture à traduire une volonté entre notion et nation : une société au parfum d’idéal.

plusieurs jours ont passé et je suis, au café de ce matin, de nouveau saisi par la chance ; une place assise juste devant la grande baie vitrée se libère, une vue sur un grand carrefour non loin de la station de Kitaoji s’offre alors à moi. deux heures s’écoulent et je me perds dans la contemplation de la rue, dans la contemplation de cet employé qui ne cesse de jeter des coups d’oeil vif autour de lui. les bâillements laissent deviner la fatigue qui lui prend par moment le corps, mais il est beau ce mec sous la pluie, franchement à l’affut, si sensible à l’accomplissement de sa tâche.

Parc impérial de Kyoto, découverte du Japon

Photographie de  L’Autre

certains comportements nous surprennent, autant par leur nature que par leur ampleur,  car ils représentent à nos yeux des mots peut être un brin trop abstrait. les yeux en ronds, on s’émeut de voir la responsabilisation devenir guide, autant que pour enfant qui va se voir confier rapidement une autonomie, que pour le piéton, le commerçant, l’employé de la circulation, l’homme ou la femme de ménage… bien faire son travail ou la tâche confiée, explicitement ou implicitement, en tant que professionnel parfois (dans le cadre d’un métier) ou/et en tant qu’homme (en société) va dans le sens de travailler pour construire un bien être pour soi mais surtout pour nous, c’est à dire les autres.

bien des promenades seront hantées par la réflexion sur cette idée, observant à de multiples reprises un marcheur flotter dans la rue bondée, au dessus d’une foule pourtant en plein tumulte, s’efforçant, quitte à se faire aussi petit qu’une fourmi, à ne pas écraser les pieds de son voisin, on imagine en exagérant qu’il se couperait les bras s’il s’avérait que ceux ci gênent le bien d’autrui. cela fonctionne étonnamment bien et ne donne l’impression qu’aucun n’effort n’est fait, puisqu’il s’agit d’un acte mutuel : chaque geste  déjà minime se réduit afin de ne déranger ni le vent, ni le reste du monde.

experiences et impressions retranscrites avec amour

Je veux regarder l'Autre sur Instagram #voyeurisme