INARI

OCTOBRE, 2017
l’Autre
jet d’instant
japon

Forêt de toriis

Dans un jardin au bord d’une ruelle, on croise le silence matinal d’un arbuste sur le point d’être taillé. la forme naturelle de son vert ouvre la porte aux cisailles d’un homme sérieux dont le mouvement, professionnel et précis, s’empresse de prendre un peu de son être.  plus loin, l’éclat d’un service à saké coloré flirte avec notre œil ; son étalage s’amuse en jouant entre une utilité certaine et une forme agréable d’esthétisme. le jeu entre les deux aspects dépose sur notre rétine la brillance d’une image enchanteresse, un mélange dansant qu’on tente sans succès de voir intégralement.

notre œil (toujours lui) se limite souvent à n’être qu’un outil débordé, contraint de jongler avec des notions à peines effleurées lors de discussions entre nos corps, le monde et nos esprits. bien que conscient des balafres provoquées par l’ignorance, la loterie de l’œil fait de nous les grands gagnants, à chaque fois ; doté d’une pupille curieuse tandis que l’autre voit peu, nous continuons la découverte, en promeneurs éborgnés.

l’esprit tourné vers cette idée, nous prenons le train pour usé un de nos derniers jours dans le sud de Kyoto. direction Inari et son sanctuaire Shintô ! le trajet dure moins de 20 vingt minutes et une voix puis le grincement de la porte ne tardent pas à nous indiquer l’ouverture du wagon, immédiatement suivit par les pas des autres passagers. on pose un pied sur le sol. une poignée de secondes n’a pas le temps de s’écouler que, déjà, une foule immense nous engloutis, nous ballotes à droite et à gauche jusqu’à tomber nez à nez avec les bras d’un premier torii. il mesure peut être quinze mètres et marque le début d’une atmosphère particulière, nos sens discernant par ailleurs la naissance d’une attente ; un empressement nerveux vers l’aura spirituelle de cette enceinte vient d’apparaitre.

Évasion évasive

l’entrée réelle du sanctuaire se trouve 200 mètres plus loin, elle est séparée de nous par un grand chemin encombré d’une foule de plus en plus dense. entre elle et la gare que l’on vient de quitter s’écoule un flux continuel de toute les nationalités du monde, venues voir un des principal attrait touristique des alentours de Kyoto. une nuée de visiteurs qui continuera d’abonder durant la journée entière.

avant de plonger dans les sentiers du plus célèbre sanctuaire shintô du Japon, nous décidons de prendre une rue adjacente avec l’espoir de déflorer sans brusquerie les images d’un shintoïsme inconnu. nous sommes sans doute un brin trop naïf car, en dépit de cette fuite temporaire, l’ombre d’un premier paysage nous plonge dans l’engouement d’une ville animée par l’attrait de son joyau sacré. les marchants installent de multiples babioles au parfum du temple local,  et nous ne serions pas tant surpris de voir un rocher ou un oiseau arborer ses couleurs. nous continuions notre promenade dans ce petit quartier en regardant le soleil monté sur les échoppes qui frémissent déjà. deux pas, la foule gagne chaque mètre et fait le bonheur des stands de plus en plus agités. un commerçant gesticule particulièrement devant nous. il tend une bouchée vapeur à un client en face de lui, puis reprend la cuisson d’une brochette pour le prochain visiteur déjà en attente. l’heure est au déjeuner et les encas faits sur le pouce trouvent de multiple preneurs, aidés il est vrai par une odeur alléchante, mais aussi par les ruelles et échoppes qui prennent vie, s’animent, puis s’emparent des corps pour les plongés à chaque recoin dans une sensation grisante, comme si en tournant le regard, nous mettions un pied dans les décors des films de Miyazaki.

on passe devant ces images en les dévorants seulement d’un œil qui bave et qui réclame. il est déjà 13h quand on écarte les rideaux d’un restaurant pour trouver de quoi nous assoir, un tabouret, et surtout de quoi reprendre des forces, un plat de Ramen. « Slurp ! » crient nos deux bouches en cœur.

La beauté reste la beauté, même habillée de regards multiples

le ventre remplis, on s’oriente ensuite en direction d’une randonnée tranquille le long des sentiers du temple. à peine les deux montants verticaux du torii d’entrée franchis, jeté dans son antre-mouvement, qu’une situation étrange et imprévue nous pousse à méditer, jusqu’à parvenir à décrypter ce que nous ne parvenons à voir au premier abord ; des dizaines de drapeaux nous annoncent la couleur d’un lieu magnifique mais bouffé par sa popularité, ils flottent au gré du vent et indique en lettre capitale le fruit pourri de sa beauté : « 2017 Travellers’ Choie Tripadvisor ». désorienté par la mise en avant de cet élément décalé, on entre finalement sur la pointe des pieds parmi une foule maladroite (nous en faisons partie), les japonais habillés de leur kimono du dimanche ainsi que les visiteurs étrangers s’apprêtant à quémander pour un peu de beauté. parmi ces premiers, l’assemblage du kimono traditionnel et de la perche à selfie nous fait sourire, comme le mélange entre une passé et une modernité déjà largement évoqué. nous sommes très vite ensevelis sous le poids de smartphones aussi nombreux que les milliers de toriis, alors on suit le mouvement et l’on regarde sagement ce qui est montré ; couloir d’imposants toriis, certains, usés par le temps, portent de grandes cicatrises sombres parmi leur couleur moins brillante. entre ceux-ci, un chemin de pierres brutes est habillé par une mousse verte et humide. le décor forme un ensemble élégant, noble, raffiné dans une simplicité rustique.

” De temps en temps
Les nuages nous reposent
De tant regarder la lune 

Bashô

l’après-midi et déjà bien entamée lorsque l’on parvient enfin à prendre un peu de recul sur les piétinements (c’est nous). trop près du sentier, nous ne parvenions pas à considérer l’ensemble. on décide de s’extraire du tracé afin de trouver, quelques mètres plus loin à peine, un peu de distance en dehors des piliers. dans cet effort pour percevoir autrement, on s’isole du groupe pour permettre à notre regard de se sentir davantage seul, dépêtré de ce doigt qui pointe parfois vers quoi voir. nous réalisons non sans satisfaction que dans ce relâchement, on parvient enfin à ressentir l’atmosphère sensible et maitre du lieu, celle qui, dans la matinée avant même de découvrir le sanctuaire, nous chuchotait déjà de belles promesses ; le murmure de la forêt s’entend enfin.

empreint d’une spiritualité ici largement visible, les courbes des constructions de l’homme viennent s’agencer au creux d’une nature vivace et libre. ses nuances de vert envoûtantes évoquent la grandeur profonde plutôt que l’homme et, dès la première vision, les arbres conduisent nos esprits loin dans les effluves des pensées de millions de kamis (ce sont les  divinités ou esprits qui habitent toutes les choses). vue du dehors, cette nature est d’un autre monde que le nôtre.

la parfaite maitrise du chemin marque à la perfection la nuance entre les différentes formes d’expression visuelle et artistique au Japon. si dans cet instant, il s’agit des marches, de la mousse verte fluo, de la magnifique architecture traditionnelle du temple et de sa dimension rêveuse, on s’émerveillait hier devant le charme des rues de Kyoto, pleines d’un raffinement simple, exemple parfait du gout de la culture japonaise pour la discrétion. le concept d’art coule le long de la vie, traverse les maisons, pénètre les objets du quotidien, et imprègne les détails insignifiants des journées. l’accolade entre ces deux facettes de l’esthétisme, l’utilitaire et le beau, nous pousse à regarder avec gourmandise les objets les plus modestes, car il s’agira souvent là l’œuvre d’artisan aussi soigneux que le temps lorsqu’il nourrit, dans son altération, la surface des toriis d’une usure mélancolique.

pris dans nos pensées rêveuses, ce sont les pattes du dieu renard Kitsune qui nous ramènent dans le « droit chemin ». nos yeux se posant dès lors sur son tracé d’une tout autre façon, d’un œil davantage intime depuis qu’il s’est, durant une minute au costume d’année, entretenu avec les tréfonds de sa belle ombre.

Sanctuaire shintô Fushimi Inari Taisha, découverte du Japon
Photographie de  L’Autre

Vague, sursaut & ligne

vingt minutes s’écoulent platement, jusqu’à nous amener une seconde fois vers les recoins d’un sentier sinueux et paisible. ravis, nous accédons à une place peuplée d’autels de différentes tailles où seuls quelques curieux marchent tranquillement puis observent avec attention deux locaux en train d’allumer une baguette d’encens. ces derniers font abstraction parfaite des trois pairs de regards posés sur eux, sans doute ont-ils l’habitude. ils se saisissent de la cordelette tressée, la secoue de leurs deux mains de manière à faire retentir le gros grelot accroché plus haut. enfin, ils les rejoignent dans un claquement d’instants, puis s’incline, du buste cette fois. ce geste au centre des attentions, c’est la prière shintoïste. elle est simple et brève, sans fioriture, efficace comme les mots d’un haïku, comme l’éclair d’une attaque sumo, comme une gifle de Saïtama.

de retour dans la ligne organisée, on termine avec hâte cette marche ou rien ne dépasse, cette marche ou une vaguelette serait perçu comme un tsunami, la ligne uniforme conférant des proportions exagéré à qui, par inadvertance, voudrait bien sortir un tant soit peu de son tracé. l’esprit sans doute léger l’instant suivant, je me jette entre deux toriis en faisant mine de rester bloquer par les épaules, gesticulant quelques secondes puis retrouvant naturellement la liberté. une blague absurde, un moment d’égarement adressé à Clara avec laquelle nous partageons un rire bref mais sincère. quelques passants spectateurs de ce moment s’exclament, hilares, comme si la folie de l’inattendu prenait ici une proportion exagérée. le chemin du doigt pointé offre aux traits qui sortent de son cadre une bien étrange grandeur. la présence d’un chat créé quelques minutes plus tard le même sentiment : une foule se presse pour l’entrevoir, se saisit de son appareil photo, hésite même à trop l’approcher. la popularité subite du félin l’entraine à se dandiner avec distinction une minute, puis il se lasse et abandonne les passants qui reprennent leur route, suivant à la lettre le doigt tendu vers la boutique de souvenirs dix mètres plus loin.

” Comme une gifle de Saitama 

la lueur de la lune apparait, on rejoins de notre coté la gare. le prochain train sera le nôtre. rapidement à bord, on aperçoit au travers de la vitre un fragment de lumière rougeâtre. la couleur qui nous avait parue au départ le principal attrait de cette excursion nous a tantôt déçues, tantôt impressionné. surtout, en l’approchant, elle a perdu de son importance ; en nous égarant parmi ses lignes, Inari nous a donné beaucoup d’autres manières de l’apprécier. les échoppes et ruelles disparaissent, la forêt aussi, nous laissant sombrer dans un sommeil profond. nos yeux se réveillent à mi- trajet quand, en pensée, nous vient l’image des prochains jours. demain, nous serons à Nagoya.

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