ELIANE

SEPTEMBRE, 2017

l’Autre
portrait
grenoble

Lien de demain

Accompagnés de deux bières et tranquillement installés devant une table devenue habituelle, on se frotte les yeux de fatigue lorsque sonnent 21 heures.

quelques coups d’oeil se jettent sans résultat par la fenêtre, à la recherche d’une rencontre qui ne devrait pas tarder à nous rejoindre. les minutes s’écoulent, et le coup de fil qui suit s’avérera inutile : Eliane nous répond et on se rend compte qu’elle n’est qu’à quelques mètres de nous, accompagnée de son fils, à nous attendre tout comme nous le faisions. ils étaient là, proches et inconnus, et les voilà qui s’approchent – conscients de la situation amusante – pour prendre place en face de nous et rentrer dans un champs t’intimité rapidement installé.

en brisant cette frontière d’espace qui nous séparait quelques instants plus tôt, notre soirée apparaît déjà comme une jolie réussite.

Eliane, très à l’aise lorsqu’il s’agit d’évoquer sa profession, se veut plus spontanée lorsqu’elle en vient à parler d’elle et de sa manière de pensée. les réponses se forment alors plus brièvement, plus courtes, mais plus intenses. ses mains s’agitent et participent à la conversation. occupant l’espace, elles agissent et appuient certaines paroles pour ensemble, nous montrer un univers où se mêlent les rencontres et les mondes.

Raconte nous

Je suis arrivée à Grenoble  pour faire mes études dans le socioculturel, c’était le temple de ce domaine dans les années 80.

Puis j’ai travaillé à TEC, dans une association dont l’objectif était d’amener la culture dans les entreprises. C’était une époque particulière, dont je pense que la page est tournée. Par la suite, j’ai bifurqué de la socioculture à la culture. Ce n’était pas forcément facile car à ce moment là, dans le monde de la culture il existait un mépris envers les gens qui arrivaient de la socioculture.

Trente ans plus tard, ça prend d’autres noms mais les idées qu’on a défendu à l’époque reviennent dans le monde culturel.

Aujourd’hui et depuis longtemps, je travaille à l’Hexagone. C’est un théâtre qui propose de la danse, de la musique, du cirque et du théâtre et dont la spécificité est de diffuser des spectacles du répertoire contemporain, avec les nouvelles formes de ce qui s’invente aujourd’hui.

Petit à petit, l’Hexagone s’est mis à s’occuper des relations entre arts et sciences. La première fois qu’on a pensé à cette mise en relation c’était lors d’un déjeuner durant lequel on a rassemblé des artistes, des scientifiques et des industriels autour de la table. La question centrale était : “avons nous un imaginaire commun ?”. Ce repas a été fondateur, il a fait fuir certaines personnes qui se sont dit “qui sont ces fous furieux du théâtre qui viennent nous poser cette question ? ”, d’’autres étaient un peu étonnés. Il y a eu toutes les réactions. Mais il y a eu tout de suite une curiosité partagée et des accroches essentielles. Et puis au fil de la discussion nous nous sommes rendus compte qu’on se comprenait pas toujours : on avait le même langage, mais derrière le même vocable se cachaient des sens différents pour les uns et pour les autres. En fait, cette première embuche nous a motivé à continuer.

Un artiste se distingue d’un artisan pour moi, car c’est quelqu’un qui pense le monde et qui a une vision particulière de celui ci. Il va l’exprimer à travers son art. Le scientifique en faisant de la recherche va nous offrir une représentation, une vision du monde avec sa recherche, c’est la même chose au final.

Typiquement ça fait sens que ces personnes se croisent parce qu’elles contribuent toutes à inventer le monde de demain par l’imaginaire ou par la science.

Nous étions donc un groupe à penser que le fait qu’on ne se comprenne pas totalement était stimulant et important. Ca a donné lieu à beaucoup de rencontres qui ont donné lieu plus tard à un petit festival qui est devenu aujourd’hui la biennale arts -sciences. C’est autour de cet axe entre l’art et la science que nous avons décidé au bout de quelques années de monter une activité pérenne. En 2007, je me suis installée au CEA, et depuis 10 ans quatre personnes de l’Hexagone Scène Nationale Arts Sciences ont aussi installé leur bureau là bas. Notre objectif est de faire travailler les artistes et les scientifiques ensemble.

” C’est de la rencontre que nait quelque chose de nouveau  

Je pense que c’est typiquement grenoblois, à l’image de cette ville qui est à la fois un lieu de recherche important et en même temps un site très dynamique au niveau culturel. L’idée n’est pas de fabriquer des gens qui soient en même temps des scientifiques et des artistes, mais de s’intéresser plutôt à ce croisement pour que chacun arrive avec ses compétences et ses qualités. C’est de la rencontre que nait quelque chose de nouveau.

On essaye également d’avoir un regard commun sur l’usage, l’utilité des nouvelles technologies. On se pose la question : comment est ce qu’elles peuvent impacter le spectacle vivant, la culture en général et ensuite la société de demain.

Il faut être inventif et c’est dans le croisement, dans le frottement entre artistes et scientifiques qu’il y a de l’invention. Notre équipe est là pour créer les conditions idéales de la rencontre, il faut trouver le bon artiste en face de la bonne technologie et ce n’est pas toujours facile.

l’Autre

En tant que femme, c’est peut être d’abord un homme.
Actuellement et politiquement, je crois que lorsque je pense à l’autre je pense plutôt aux migrants. Il se passe un truc absolument terrible, et ce n’est sans doute que le début de la migration…Dans notre société nous sommes déjà extrêmement éloignés, partagés. C’est quelque chose qui me touche beaucoup, comme tout le monde je pense…

De manière générale, je trouve que la société est extrêmement divisée, elle se clive et la classe moyenne fond. Soit on devient riche, soit on devient pauvre, et il y a plus de chance d’être pauvre que d’être riche.

Notre société se fonde sur la peur. Dès le départ, on veut que nos enfants réussissent pour qu’ils ne soient pas au chômage… On élève nos enfants plus sur des peurs que sur des  choses plus constructives. Puis c’est tout un chemin avec la peur des autres et forcement la peur des migrants. Depuis que c’est l’économie qui est le focus de notre politique, notre lecture du monde n’est focalisée que sur ce point de vue. Elle n’est pas philosophique mais avant tout économique.

“L’autre” nous interroge fortement, on ne sait pas comment l’aborder, l’aider, ça nous renvoie à pleins de questionnements sur l’engagement ou le non-engagement.

La vision plutôt positive que j’ai pu développer vis à vis de l’autre s’est formée en chemin. Quand j’étais gamine, c’est sans doute d’abord la façon dont j’ai été élevée. Je ne suis pas croyante mais j’ai grandi chez les protestants et on nous faisait vraiment réfléchir à l’autre et au fait que tous les hommes sont égaux. C’est là que j’ai appris à être anti-raciste.

Plus tard, lors de mes études (IUT d’animation socio culturelle), on réfléchissait à l’idée de faire en sorte que chaque humain devait avoir les capacités de se prendre en charge, d’avoir son libre arbitre, de réfléchir, que tout le monde soit à égalité pour qu’ensuite cette société aille dans le bon sens.

Plus tard, lors de mes études (IUT d’animation socio culturelle), on réfléchissait à l’idée de faire en sorte que chaque humain devait avoir les capacités de se prendre en charge, d’avoir son libre arbitre, de réfléchir, que tout le monde soit à égalité pour qu’ensuite cette société aille dans le bon sens.

Enfin, si dans le milieu culturel et artistique, on est pas dans l’acception de l’autre … alors on n’y est nulle part.

Aujourd’hui, j’habite un habitat participatif dans lequel nous sommes 12 familles qui partagent quelques valeurs communes et essaient de les pratiquer au quotidien. Ce sont des HLM à Meylan où on est tous locataires et dans lesquels nous partageons des locaux communs. On est tous différents et on apprend donc à vivre avec l’autre. On est juste voisin mais on fait des choses ensemble, sans être de la même famille ou du même travail, et ça fonctionne plutôt bien. C’est un sacré apprentissage de la vie avec autrui, car il faut faire avec les idées, les comportements et les fonctionnements de chacun. C’est une manière d’habiter plus intelligemment avec ses voisins. Créer de l’entraide, être plus solidaire, ne pas être seul : se connaître et partager.

un conseil culturel pour le monde

Comme on a parlé de ça, j’ai lu “La saga des émigrants” de Vilhelm Moberg.

Ce n’est pas de la grande littérature mais ça se lit très bien, on se fait happer par le long et douloureux mais aussi stimulant récit de la migration, et je trouve intéressant de lire comment les européens pauvres sont partis pour aller construire un autre pays…

ELIANE

experiences et impressions retranscrites avec amour

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