AURELIEN

SEPTEMBRE, 2017

l’Autre
portrait
grenoble

Bavardage verveine

Pour être presque franc,
il fait au moins 1000° ce soir là et quelques gouttes de sueur ne tarderont pas à perler sur nos fronts concentrés. en bon orateur, Aurélien bouge, illustre, prend le temps d’amener des exemples pour expliquer ses idées. sans pouvoir cacher la chaleur qui le prend lui aussi au corps, il reste courageux devant sa verveine et comble les rares silences en citant quelques auteurs-philosophes. nous abreuvant de paroles, théâtrales faisant sens, jusqu’à que, sans nous en apercevoir, le temps passe et nous amène jusqu’au début de la soirée. le mouvement répété de ses doigts ne laissant alors derrière eux que le cadavre d’un bout de papier usé jusqu’au presque néant : emballage d’un gâteau qui se trouvait au mauvais endroit, au mauvais moment.

Raconte nous

J’aimerais avoir une infinité de casquettes, évidemment je ne suis pas superman et je n‘y parviens pas. Je crois que vous essayez de montrer que chacun est différent, que sa richesse est sa différence. Je suis assez convaincu de cela mais pas seulement avec les gens : avec les choses aussi. Je crois que n’importe quel objet, n’importe quelle petite bribe de réel, peut se comprendre et fonctionner d’une infinité de manières différentes.

Je suis physicien et je pense que la physique dit des choses très pertinentes sur le réel, mais par ailleurs – ça m’ennuie presque de vous dire ça mais j’assume – je crois que la physique ne dit pas tout du réel, que si on veut tenter de s’enivrer de la richesse du monde qui nous entoure, il est opportun de ne pas se contenter de la seule physique.

Pour des raisons personnelles je me suis intéressé à la philo et à la poésie car je sais manier les mots un peu moins mal que le reste, mais si j’avais plusieurs vies j’aimerais aussi toucher à la musique, au dessin ou à la sculpture. Je suis incapable de faire tout ça mais c’est le même projet. Je crois que le réel n’est pas une chose clairement définie ou donnée. Par exemple, cette table qui est en face de nous, c’est une table parce que nous sommes en train de prendre un verre, pour un physicien ça serait une collection de particules, pour un chimiste une collection de molécules, pour un poète ça pourrait être une source d’inspiration, et puis pour la fourmi qui marche dessus c’est le monde en lui même.

Il y a tellement de beauté et de richesse dans ce qui nous entoure que – un peu égoïstement sans doute – j’ai eu envie d’essayer de goûter à plusieurs aspects de notre monde.

L’Autre

Je crois que ce qu’on appelle usuellement « l’ontologie », l’être en tant qu’être, n’existe pas. Ou plutôt je crois que si ontologie il y a, elle est fondamentalement relationnelle, que le réel est quelque chose qui répond : quand on le sollicite d’une certaine manière il y a un retour qui n’est évidemment pas arbitraire. Si tu es astronome et que tu essayes de mesurer la vitesse d’expansion de l’univers ce n’est pas une convention sociale : deux scientifiques qui travaillent bien doivent trouver la même valeur. Mais ce que je veux dire c’est qu’il y a plusieurs manières de sonder l’univers : quand tu t’intéresses aux mythes fondateurs tu n’en as simplement rien à foutre de la vitesse d’expansion de l’univers ! Ce n’est pas une grandeur pertinente pour toi. Je pense qu’il y a au moins autant de manières signifiantes d’appréhender l’Univers que de systèmes culturels. Ce qui me semble essentiel c’est la relation. En l’occurrence je parle de relations aux choses mais, évidemment, les relations aux choses dépendent aussi des relations aux hommes. Plus je vieillis, plus je privilégie ça.

Quand j’avais vingt ans j’étais plutôt triste d’être un peu seul, j’aurais aimé interagir plus. Je peux aujourd’hui y voir une forme d’épreuve et on se forme par ces difficultés ; ça a été l’occasion de me jeter à corps perdu dans la physique, dans la philo, dans la poésie, dans la musique…  Mais je pense qu’il y aurait eu un peu d’amour – au-delà de celui bien présent de mes parents – ça ne m’aurait pas fait de mal !

” Chaque autre humain, ou même chaque autre vivant, est déjà un univers à part entière  

Jacques Derrida disait “tout autre est tout autre” pour signifier que chaque autre est infiniment autre. Et cela, je le crois passionnément. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je ne suis pas fan des voyages : chaque autre humain, ou même chaque autre vivant, est déjà un univers à part entière. On n’a pas besoin de faire 10 000 kms. Quand je vais discuter avec mon amie Lucile qui habite à 50 mètres d’ici, c’est un autre monde, et là de l’autre coté de la rue j’ai un ami qui est croyant en un sens presque mystique et qui vit dans un monde qui n’a rien à voir avec le mien bien que je trouve son univers magnifique. Je pense que chaque pas en dehors de chez soi est déjà un voyage au bout de l’univers.

Je suis plutôt optimiste mais pas pour tout. Pour ce qui est du destin de la biodiversité et du réchauffement climatique, je ne suis pas optimiste du tout. Mais pour ce qui concerne notre capacité à créer de la beauté, de l’étrangeté, je le suis. Je vois dans mon entourage que tout le monde éructe sur les réseaux sociaux : “Facebook c’est la fin du monde, c’est l’enfer …”, mais ça dépend ce qu’on en fait ! Facebook peut être l’enfer, oui, comme n’importe quel moyen de communication. Une correspondance épistolaire peut être l’enfer aussi.

Je crois que tout peut être de la merde si on s’en sert comme de la merde. Ou magnifique, si l’on en use opportunément. Tout dépend de nous. N’ayons pas peur.

La notion de danger

On ne peut pas nier que des dangers violents existent dans notre environnement, c’est un fait et c’est regrettable. Mais je pense quand même que la dimension fantasmée de ces choses est absolument sans rapport avec leur réalité effective.

Puisque c’est ce dont nous parlons … le terrorisme est évidemment une saloperie que je condamne, comme tout le monde, et sans la relativiser d’une quelconque manière. C’est dit et c’est clair. Pour autant, peut-être faut-il voir aussi – par exemple – qu’il y a plusieurs milliers de SDF qui meurent de faim ou de froid, chaque année, en France !

Évidemment, quand il y a un attentat en plein Paris ça fait effraction en nos imaginaires. On se sent plus facilement concerné que pour d’autres risques. On se projette plus facilement dans celui qui assiste à un concert que dans le SDF qui meurt faute de soins médicaux.

Mais c’est un peu réducteur : si tu ne vois l’autre que par projection de ce que tu es toi, alors c’est pas l’autre que tu vois, juste ton ego exporté dans une altérité factice.

Les autres êtres vivants

C’est mon grand combat de toujours. Non pas que les animaux soient plus importants que les hommes, mais j’ai l’impression que beaucoup de gens s’intéressent aux hommes – jamais suffisamment, c’est vrai – alors que la cause animale commence tout juste à être audible.

Quand j’étais jeune, si tu t’intéressais aux animaux c’était marginalisant, si tu étais végétarien, il fallait dire que c’était pour raison de santé sinon les gens te prenaient pour un fou. Tu étais comme membre d’une secte, un asocial, un demeuré. Je ne suis pas croyant au sens usuel, mais je pense que pour les animaux, l’enfer existe et que c’est ici. On a créé pour eux l’enfer sur Terre.

On est tous tellement plus que nos métiers et nos études. Savoir si tu as fait une licence de math ou de philo, ou si tu es l’épicier du coin, je pense que ce n’est pas du tout ce qui définit ce que tu es de façon fondamentale. On donne trop d’importance à tout cela.

L’art

Je pense que nous sommes tous des créateurs sous contraintes, et ce qui change en réalité d’un geste à l’autre, qu’on soit poète ou physicien, c’est la nature de la contrainte. Dans les deux cas on dit quelque chose du réel et on se donne une règle. En physique il faut écrire en langage mathématique, quand on est compositeur on peut suivre le système tonal, mais finalement il n’y a pas une différence gigantesque pour ce qui concerne la nature de l’intellection. Il y a une différence énorme en terme de pratique, un musicien et un mathématicien ne font pas la même chose au quotidien, mais dans les deux cas on exprime quelque chose de profond et de fragile concernant le réel qui nous entoure.

On dit souvent que le sommeil est réparateur, mais moi je ne répare rien du tout.

Je fais en sorte que cette fatigue n’influe pas sur mon rapport aux autres, car ils n’ont pas à subir mon état. Le fait que je ne dorme pas est vraiment propre à moi, ça ne change pas ma vie au quotidien.

Riches dissemblances

C’est naturel de chercher dans l’autre son semblable, j’ai fait ça comme tout le monde, et maintenant je me rends compte que j’ai un peu changé. Les interactions les plus intéressantes que j’ai eu sont avec des gens qui sont extrêmement dissemblants. C’est parfois une épreuve, c’est dur d’être face à l’altérité radicale : quand tu te rends compte que tout ce que l’autre a construit s’est construit sur un socle qui pour toi n’a aucun sens, c’est très difficile de le comprendre. Depuis quelques années, je pense parvenir à aimer l’autre -pas tous les autres, il y a des salopards naturellement ! -, à pouvoir aimer l’autre même quand il n’y a presque rien en commun. Ce n’est pas simple, parfois il y a des clashs, parfois tu as envie de dire que c’est n’importe quoi, mais tu ne peux pas dire ça. Tu ne dois pas dire ça. Il faut accepter que, dans la logique propre de ton interlocuteur, il ne dit pas n’importe quoi.

La seule règle du jeu, pour moi, c’est la bienveillance. Ce qui n’interdit pas la moquerie et la taquinerie, évidemment.

“c’est bien mal payer son maître que de rester son disciple” écrivait Nietzsche, dans « Ainsi parlait Zarathoustra ».

Et c’est entièrement vrai à tous les niveaux de l’interaction. Ce qui doit se mettre en marche, c’est un questionnement mutuel qui est complétement indépendant du statut social. Par exemple, certains étudiants n’arrivent pas à me tutoyer, même en dehors du cours. Ce n’est pas grave, mais j’aime essayer de casser ce truc, cette dissymétrie. Il faut qu’il y ait des frontières, car nous sommes quand même deux corps, mais ce qui m’embête c’est l’argument d’autorité. Le respect, ça se gagne, ça se mérite, ça ne se décrète pas.

” La seule règle du jeu, pour moi, c’est la bienveillance  

J’apprends énormément en enseignant, et j’adore quand les étudiants sont insolents – mais d’une insolence bienveillante, évidemment. Je n’ai d’ailleurs jamais vécu d’insolence malveillante.

La compréhension des différences culturelles appelle beaucoup de subtilités, et les débats autour de ces questions sont rarement subtiles : il faut se positionner “alors t’es pour ou contre ?” C’est débile. Il faut oser faire face à la complexité : on va vers l’autre avec des origines différentes, avec des histoires différentes, avec des indignations et des blessures différentes. Avec des repères et des croyances qui n’ont rien à voir. Rien n’est pire que d’arriver pétri de certitudes.

Et il y a des moments ou tu as des désirs qui sont effectivement mutuellement incompatibles, par exemple dans le respect de la diversité des pratiques culturelles et dans le respect de certaines valeurs qu’on voudrait croire universelles. Je pense que c’est très important de faire preuve de nuance : je ne crois pas du tout que la culture de l’occident contemporain soit la culture ultime, mais en même temps je ne suis pas prêt à tout tolérer. Si au nom d’une différence culturelle certains pratiquent les pires exactions, je ne l’accepte pas. Je pense que c’est la limite – souvent compliquée à cerner – entre « l’autre » et « l’ennemi ».

Le doute

Je me suis rendu compte que souvent les combats doivent être circonstanciels, c’est à dire qu’on ne peut pas dire la même chose à tout le monde et de tout temps. Le rôle d’un intellectuel – dans le sens où chacun d’entre nous peut décider d’adopter une posture d’humilité exigeante, pas au sens d’un prof de fac ! – c’est avant tout d’instiller un peu de doute. Quand je suis avec les physiciens j’ai envie  de leur dire la physique c’est pas le fin mot de l’histoire, quand je suis avec les philosopes j’ai envie de leur dire que la philosophie ne suffit pas… Ça a peut être un petit coté donneur de leçon mais ce n’est pas le cas je crois, il s’agit juste de créer des failles. Et moi j’aime qu’on crée des failles dans mon système. Créer une brèche dans le matériau-monde de quelqu’un, c’est lui faire honneur.

Dans ce sens j’ai un peu l’impression d’être dans un rôle d’empêcheur permanent de tourner en rond. Je suis le vilain petit canard. Mais j’assume parce qu’en fait il n’est pas vraiment vilain.

La beauté

Voir la beauté de l’autre, c’est vital. En fait, c’est la vie elle-même. Ça ne signifie pas tout pardonner ni tout accepter. Bien sur que l’on a des adversaires : moi, j’aime pas la droite décomplexée, j’aime pas les pollueurs heureux (“hahaha”), et pourtant je pense qu’il y a de la beauté chez ces gens pris individuellement, c’est ça « l’accès » à l’autre. Il faut un point d’entrée.

Il y a deux ans j’ai été invité par une compagnie pétrolière pour faire une conférence. J’ai refusé car ça ne m’intéressait pas. Ils ont beaucoup insisté et le mec qui m’a invité était absolument génial, il adorait la poésie, il m’a parlé d’Artaud pendant presque une heure et bref j’y suis allé.

Je m’attendais à tomber sur une vingtaine de jeunes cons aux dents longues, complétement obnubilés par le fric et le désir de se gaver le plus possible en faisant les pires conneries imaginables. Et j’ai été bluffé.

Pendant les trois jours que j’ai passé avec eux, j’ai trouvé les gens très beaux, très intelligents, très subtils, très conscients de leur propre incohérence et très désenchantés mais d’une belle manière, c’est à dire pas déprimés. Soucieux de transformer leur capacité d’action en autre chose, et ayant – comme nous tous – un peu de mal à le faire. Ils étaient brillants de leur fragilité.

Ça a été une grande leçon pour moi, je ne m’attendais vraiment pas à ça. Tout est toujours imprévisible. L’humilité consiste à ne pas se fermer à ces ouvertures.

Dans ce sens j’ai un peu l’impression d’être dans un rôle d’empêcheur permanent de tourner en rond. Je suis le vilain petit canard. Mais j’assume parce qu’en fait il n’est pas vraiment vilain.

AURELIEN

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